30Abr

Il est des vérités qui ne surprennent pas par leur contenu, mais par le moment choisi pour les exprimer.

Lorsque Ève Bazaiba, ministre des Affaires sociales de la République démocratique du Congo, indique publiquement que plus de 23 millions de Congolais sont analphabètes, elle ne révèle pas une donnée inconnue des observateurs. Elle rappelle, avec gravité et responsabilité institutionnelle, une réalité déjà documentée depuis plusieurs années par les organismes spécialisés.

Cette prise de parole mérite d’être reçue avec le respect dû à sa fonction. Elle contribue à mettre en lumière un défi majeur pour le pays. Mais dans le même temps, elle invite à une interrogation légitime, propre à toute lecture journalistique exigeante :
pourquoi cette mise en lumière intervient-elle à ce moment précis ?
Car cette déclaration survient alors que la RDC cherche à affirmer davantage sa place au sein de Organisation internationale de la Francophonie.
Une crise connue, désormais assumée publiquement
Les estimations évoquant environ 23 millions d’analphabètes correspondent à un taux situé entre 27 % et 30 % de la population adulte.
Ces données s’inscrivent dans la continuité des analyses publiées par UNESCO et consolidées par la Banque mondiale.

Selon ces institutions, la RDC :
figure parmi les pays comptant le plus grand nombre absolu de personnes analphabètes ;
présente des inégalités marquées entre les sexes, au détriment des femmes ;
voit ses progrès ralentis par une forte croissance démographique.
Ainsi, le fait nouveau n’est pas l’existence de la crise, mais sa mise en discours officielle à ce stade précis de la séquence politique et diplomatique.

Comparaison africaine : un écart qui se creuse
L’analyse comparative permet de situer la RDC dans son environnement francophone africain.
D’après les dernières estimations disponibles :
Au Sénégal, le taux d’alphabétisation des adultes se situe entre 52 % et 55 %, soutenu par des programmes d’éducation non formelle.
En Côte d’Ivoire, il oscille entre 56 % et 60 %, avec des progrès notables liés aux réformes éducatives récentes.
Au Cameroun, il dépasse 70 %, malgré des contraintes sécuritaires dans certaines régions.
Face à ces dynamiques, la RDC présente un double défi :
un taux d’alphabétisation plus faible ;
un volume absolu d’analphabètes sans équivalent dans l’espace francophone africain.
Cette combinaison transforme une difficulté structurelle en enjeu systémique majeur.

Francophonie : entre puissance démographique et fragilité sociale
La RDC est souvent présentée comme l’un des principaux pôles démographiques de la Francophonie.
Mais cette lecture appelle une nuance essentielle.
La présence institutionnelle de la langue française dans l’administration, la justice et la diplomatie ne garantit pas son appropriation par l’ensemble de la population.

Pour des millions de citoyens, l’accès à la lecture et à l’écriture demeure limité.
Dans ce contexte, la Francophonie peut apparaître comme une réalité institutionnelle forte, mais socialement inégalement partagée.
Cette tension constitue un défi pour toute ambition de leadership dans cet espace.
La gratuité de l’enseignement : avancée réelle, contraintes persistantes
La politique de gratuité de l’enseignement primaire, mise en œuvre sous la présidence de Félix Tshisekedi, a marqué une étape importante.
Des analyses de la Banque mondiale indiquent qu’elle a permis une augmentation significative du nombre d’enfants scolarisés.

Cependant, ces mêmes analyses mettent en évidence plusieurs contraintes :
surcharge des classes
insuffisance d’infrastructures
besoins accrus en enseignants qualifiés
tensions dans le financement du système
Ainsi, si l’accès à l’école s’est élargi, la consolidation de la qualité éducative demeure un chantier en cours.

Entre héritage et responsabilité
La situation actuelle s’inscrit dans une trajectoire de long terme, marquée par :
des décennies de sous-investissement
des contextes sécuritaires instables dans certaines régions
des inégalités territoriales persistantes
Toutefois, l’analyse contemporaine ne peut se limiter à l’héritage.
Elle doit également interroger les capacités actuelles de transformation et d’ajustement des politiques publiques.
Le moment de la parole : une question centrale
Les données sur l’analphabétisme en RDC ne sont pas récentes.
Elles ont été établies, suivies et actualisées par plusieurs institutions internationales.
Dans ce contexte, la prise de parole actuelle soulève une question analytique essentielle :
s’agit-il d’une coïncidence ou d’un moment choisi ?
Plusieurs lectures peuvent être envisagées :
une volonté de renforcer la transparence dans un contexte international exigeant ;
une dynamique interne de repositionnement politique ;
ou une articulation stratégique entre discours social et agenda diplomatique.
Ces hypothèses ne s’excluent pas mutuellement.
Elles traduisent la complexité des interactions entre politique intérieure et projection internationale.

Crédibilité et cohérence : l’épreuve internationale
L’engagement au sein de la Francophonie repose sur des principes qui dépassent la langue : éducation, inclusion, développement humain.
Dans ce cadre, la RDC se trouve face à une exigence de cohérence entre :
ses ambitions internationales
et ses réalités internes
Cette exigence ne constitue pas une critique.
Elle correspond aux standards mêmes de la gouvernance contemporaine.
Conclusion : une parole utile, une interrogation légitime
La déclaration d’Ève Bazaiba s’inscrit dans une démarche importante : celle de porter à l’attention publique un défi majeur pour la société congolaise.
Elle contribue à nourrir le débat et à renforcer la visibilité d’une problématique essentielle.
Dans le même temps, le contexte dans lequel elle intervient invite à une lecture analytique rigoureuse.
Car en matière de gouvernance, les faits ont leur propre réalité.
Mais leur mise en lumière s’inscrit toujours dans une temporalité.
Et c’est précisément cette temporalité qui, aujourd’hui, mérite d’être interrogée avec sérieux, méthode et responsabilité.

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